Le 17 décembre 2025, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) ont accueilli un atelier international consacré au cadre juridique belge de la restitution des biens spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale : “International workshop on the Belgian Legal Framework for the Restitution of Goods Looted during WW II”. Chercheurs, juristes, professionnels des musées et responsables institutionnels ont confronté leurs approches autour d’un enjeu commun : comment articuler recherche de provenance, responsabilités publiques et mécanismes de restitution dans un paysage belge encore fragmenté.

La recherche de provenance, une responsabilité publique
Dans l’introduction, A.-S. Radermecker a rappelé que la recherche de provenance n’est plus une activité périphérique : elle relève d’une responsabilité publique. La première session a illustré cette évolution à travers le projet ProvEnhance, mené aux MRBAB.
Au cœur de la démarche : le « first check », un premier contrôle destiné à repérer, au sein des collections, les œuvres pour lesquelles une enquête approfondie s’impose (intervention de F. Almstadt, “’First check’ and Detailed Provenance Research on the Collections of the RMFAB from 1933 to 1960« ). Le corpus étudié concerne plusieurs centaines d’œuvres acquises entre 1933 et 1960, période particulièrement sensible. L’intérêt de ce filtrage initial est double : identifier des signaux de risque (propriétaires, modes d’acquisition, lacunes documentaires) et structurer la suite du travail selon des formats normalisés.
Les intervenants ont insisté sur un point essentiel : la provenance ne se limite pas à une chaîne de propriétaires. Elle implique une recherche de contexte (biographies, réseaux, fonctionnement du marché de l’art, pratiques d’acquisition des musées, circonstances historiques). Plusieurs exemples ont montré combien une œuvre peut condenser des mécanismes complexes : ventes contraintes, circulations opaques, reventes rapides, ou déplacements liés à la persécution.
Enfin, ProvEnhance s’inscrit dans une dynamique actuelle de transparence et de partage des données (accès ouvert, standards FAIR), considérés comme des conditions de crédibilité et d’efficacité à l’échelle internationale.
Marché de l’art : logiques et stratégies en temps de guerre
La journée a également mis en valeur l’apport de l’histoire économique, avec une analyse du marché de l’art belge pendant la Deuxième Guerre mondiale. K Oosterlinck et A.-S. Radermecker ont présenté une étude de cas consacrée à la maison Campo (Anvers), qui a montré l’intérêt d’exploiter des registres commerciaux (1937–1947) pour comprendre les stratégies de vente : ventes directes, enchères, recours à des intermédiaires.
Un enseignement important ressort : la spoliation ne concerne pas seulement des chefs-d’œuvre. Des objets moins prestigieux peuvent être tout aussi significatifs pour leurs propriétaires. Les données indiquent également des comportements différenciés selon les prix, la période et la « familiarité » avec certains artistes, révélant un marché adaptable aux contraintes du conflit.
Musées belges : pratiques, freins et besoins
Une enquête menée auprès de musées belges a ensuite proposé un état des lieux concret (intervention d’A. Alexandre, “Provenance Research on Art Collections in Belgian Museums: Survey Results”). Si la plupart des institutions disposent d’archives et de documentation –souvent plus riches qu’on ne le suppose –, celles-ci restent incomplètes, dispersées et pas toujours accessibles. Le principal obstacle est clairement ressorti : le manque de ressources (personnel, temps, financement), en particulier dans les petites structures.
Autre constat marquant : la faible pression externe. Près de la moitié des musées n’ont jamais reçu de demande sur la provenance, alors même que beaucoup reconnaissent des provenances lacunaires ou problématiques. Les besoins exprimés convergent : une stratégie politique, de la formation, des réseaux d’expertise, un meilleur accès aux sources, un appui juridique, et des outils publics pour rendre l’information disponible.
Cadre juridique belge : entre réponses historiques et vide contemporain
La session juridique a rappelé la complexité du dispositif belge. A. Gardyn a présenté les différentes approches depuis 1941 (“Redress in Belgium for Spoliated Art”). Les textes adoptés entre 1941 et 1947 ont voulu neutraliser les actes de dépossession de l’occupant et faciliter les revendications, mais ils se sont heurtés à des conditions pratiques difficiles et à des délais courts. L’après-guerre a également privilégié des logiques de récupération et de gestion patrimoniale, sans toujours placer les victimes au centre. Une « seconde vague » d’initiatives dans les années 1990–2000 (commissions d’étude, mécanismes d’indemnisation) a relancé la question, avant un essoufflement progressif. Plusieurs interventions ont souligné qu’aujourd’hui, la Belgique se trouve dans une forme de vacuum institutionnel, malgré la montée en puissance internationale des normes éthiques et des attentes de transparence.

Commission de restitution ? Comparaisons européennes
B. Demarsin a présenté “Provenance in Belgium and the legal context : Towards a (Flemish) restitution committee?”. La question d’une commission de restitution (fédérale ou flamande, mais pas encore wallonne) a traversé les débats : statut consultatif ou décisionnel, indépendance, composition, champ (spoliations nazies, autres contextes), critères d’évaluation.
La dernière session de la journée présentait des exemples de l’Allemagne (M. Hopp avec “Provenance Research in Germany since 1998”), de la France (D. Zivie, “The Legal Framework : The French Perspective”) et des Pays-Bas (M. Boer). La comparaison avec l’Allemagne, la France et les Pays-Bas a montré qu’il existe différents modèles, mais qu’ils partagent des points clés : infrastructure pérenne, procédures accessibles, transparence, et articulation entre recherche, éthique et décision.
Conclusion
Au fil des échanges, un constat s’impose : la Belgique dispose d’expertises solides, mais peine encore à offrir un cadre stable, lisible et coordonné. L’enjeu n’est plus seulement de documenter, mais de traduire cette connaissance en mécanismes durables afin que la recherche de provenance, devenue responsabilité publique, puisse aussi ouvrir la voie à des solutions « justes et équitables ».

Image à la une : Ouverture de la journée par Kim Oosterlinck, directeur général des musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (photo par V. Boschloos)
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